La valse des chiffres

Certes, mourir de faim en France reste exceptionnel (quelques dizaines de cas par an, hélas mal répertoriés). Mais pour autant, nombreux sont ceux qui doivent recourir aux associations humanitaires pour leur survie au quotidien, sans compter les innombrables assistés de toutes natures grâce aux deniers publics, nationaux et européens. Leur nombre ne cesse de croître. Ce décompte est hélas difficile à établir. Il est même sujet à caution.

La pauvreté elle-même est difficile à appréhender. Il existe néanmoins une définition statistique communément admise pour la mesurer. Selon la définition européenne, est pauvre celui dont le revenu net est inférieur à 60 % du niveau du revenu médian d'un pays. En France ce seuil oscille autour de 1 463 €/mois.

Nous avons donc en France 11 millions de pauvres fin 2008. C'est énorme !! Les projections, selon mes calculs, pour fin 2009 et fin 2010 avoisinent respectivement 13,5 et 16 millions. Soit 17,8 % fin 2008, 21,8 % fin 2009 et 25,8 % fin 2010.

Un français sur quatre peut craindre d’être un pauvre fin 2010.

Exceptions françaises

La France fait valoir, en la matière, ses petites exceptions.

La première exception française est que nos gouvernants tiennent compte d'un critère qui leur est propre.

En France on est pauvre lorsque le revenu est inférieur à 50 % du revenu médian, soit environ 732 € par mois. Pratique !! D'un coup d'un seul, on passe de 11 millions de pauvres à 5 millions seulement. Compte tenu de la répartition des revenus cela signifie que les ménages qui se situent entre 60 et 70 % du revenu médian sont nombreux.

La seconde exception française est que nous parlons de lutte contre l'exclusion là où les autres pays parlent de plans d'inclusion.

En clair, ailleurs en Europe on s'efforce de faire en sorte qu'il y ait moins de pauvres. À titre indicatif, le Danemark est à 3,0 % de pauvres et compte atteindre cette année la barre de 2,8 %. La Suède et la Finlande comptent rejoindre cette année la Suisse sous la barre des 3,0 %.

En parlant de lutte contre l'exclusion, la France a pris le parti de réduire non pas le nombre des pauvres, mais de réduire le nombre de pauvres recensés, ce qui fausse le débat.

La troisième exception française concerne la faiblesse des moyens mis en œuvre pour endiguer ce drame.

Tous les trois ans, la France doit se plier aux obligations de la Commission européenne et des Objectifs de Lisbonne. Elle publie donc son PNAI (Plan National d'Action pour l'Inclusion). Un document de réflexion et de planification des actions que la France entend mener durant les trois prochaines années. Autant dire un document essentiel ...

Détail significatif : pour planifier l'ensemble de nos actions la France y consacre un trimestre d'un unique fonctionnaire tous les trois ans... Soit un mois par an en moyenne. Un petit mois d'une seule personne pour planifier les actions qui touchaient 1 français sur 6 et peut-être un jour 1 sur 4 directement, et l’ensemble de la population, indirectement.

Est-ce bien raisonnable ?

Quelle société voulons-nous ?

Nous pourrions chercher à atteindre les objectifs de nos meilleurs voisins européens. Osons !!

La pauvreté n'est pas seulement une catégorie comptable comme le montrent les critères de l'Union, ceux du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et de toutes les autres institutions s’intéressant à la chose. La pauvreté c'est aussi la misère affective, l'absence de perspectives d'avenir, l'insatisfaction de notre société d'hyperconsommation … le gâchis de ces talents qui ne s’exprimeront jamais.

« Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'homme, mais pas assez pour assouvir son avidité » Gandhi.

Pour penser un nouveau mode de développement, un modèle qui laisse sa juste place aux aspirations humaines en veillant au respect de tout et de tous : nous devons changer nos échelles de valeur et nos critères de réussites

La crise est l'occasion rêvée de remettre à plat notre société. Alors oui, définissons une nouvelle norme d'évaluation de la pauvreté, à l'instar de l'indice de développement humain (IDH qui intègre des notions de santé, d’éducation et de niveau de vie), qui prend en compte d'autres facteurs !

Fait inacceptable, l’Europe et plus particulièrement la France possèdent un des meilleurs indices IDH. Le traitement de la pauvreté en France relève donc d’une volonté de lutter contre le cynisme économique et d’une approche de la pauvreté qui soit une rupture honnête avec la vision charitable mais méprisante de ce fléau.

Au-delà de cet indice, nous devons travailler sur un bouclier social et économique qui permette d’empêcher les hommes et les femmes sains de corps et d’esprit de sombrer dans le gouffre … un bouclier conçu avec réalisme et dignité.

Jacques-Henri Strauss, Gilles Lacan, Geneviève Bouché,
et Christian Delom

Illustration ©Philippe Dubois