Ce qui a changé


Notre vie sociale et économique a été organisée au lendemain de la dernière guerre par un aréopage de visionnaires aux noms prestigieux tels de Gaulle, Jean Monnet tant d’autres ! Tout était à construire ou reconstruire, en particulier nos infrastructures et notre industrie lourde, avec, en prime, l’idée de déployer le feu d’artifice d’innovations technologiques amorcées avant, pendant et après la guerre.

L’utopie collective française s’est forgée autour d’un credo selon lequel le progrès technique apporte le bien être à tous et la solidarité nationale assure une protection sociale à chacun.

Il faut être riche pour s’organiser autour d’un tel programme. Nous l’étions car la matière première n’était pas perçue comme une richesse limitée et coûteuse et la main d’œuvre employée dans les tâches « non qualifiée » était gérée avec une certaine facilité d’autant plus qu’après les guerres le besoin était important.

Le seul progrès qui vaille était le progrès technique. Pour lui nous avons engagé ce que nous estimions être nos élites. Nous avons osé les programmes de développement les plus fous, à en faire perdre la vie à certains d’entre nous …

Les investissements d’envergure y ont été engagés, dans des programmes lourds et longs, en liaison avec les principaux foyers de décision du pays.

Nos centres de recherche se sont organisés dans leurs propres circuits, accaparant les savoirs et des ressources financières énormes, supérieures à la moyenne constatée dans les pays dits industrialisés.

Ainsi, la France s’est organisée une économie capitaliste à sa manière, dirigée par des « capitaines d’industrie » qui ont peu à peu aménagé le paternalisme de leurs aînés, au grès des exigences formulées par des syndicats de moins en moins représentatifs. Cette forme de capitalisme ne nous a pas mis à l’abri de la dérive supercapitaliste où l’entreprise devient peu à peu multinationale. En l’absence de nationalité, la moralité sociale, financière et écologique devient une chose abstraite. Les états perdent leurs prérogatives à travers toutes sortes de chantages. Toutes les dérives deviennent possibles. L’introduction massive de l’informatique dans la finance va amplifier cette dégradation, pour notre plus grand malheur.
 
 
Or, peu à peu, nous sommes passés du marché de la demande et celui de l’offre. Pour séduire les clients, devenus volages, le marketing est entré en force dans notre paysage … jusqu’à en épuiser le consommateur qui aujourd’hui se rebelle : à présent il veut de plus en plus donner du sens à sa consommation. La technologie l’impressionne de moins en mois . Il veut plus de produits matures, intelligents, responsables. Posséder est de moins en moins sa priorité. Il veut seulement pouvoir disposer de la fonction d’un bien ou d’un service lorsqu’il en a besoin.

Ainsi, l’innovation n’est plus uniquement technologique. Elle devient composite : elle amalgame du high-tech, du juridique, de l’esthétique, de la logistique, du biologique, de la sécurité, du marketing, du service (conseil, formation, information, SAV) … et bien entendu de la finance !

La technologie devient une composante parmi d’autres de l’innovation. Fait nouveau, elle suscite de la méfiance : le temps des apprentis sorciers n’est plus. Le consommateur craint pour sa personne et son environnement. Il demande des comptes. Il exige des solutions crédibles à défaut d’être éprouvées. C’est notamment par ce biais que l’innovation reprend du service on peut même dire qu’elle explose, ou devrait exploser … car il n’est pas possible de laisser simultanément l’ancienne économie prospérer avec ses travers et de favoriser éclosion d’une nouvelle économie : basés sur des fondement radicalement différents, les modes de fonctionnement sont incompatibles.
 

En particulier, les valeurs au travail aussi changent : l’important n’est plus d’être le meilleur, mais d’être bien entouré, de faire les bonnes cooptations. Les occidentaux jouaient aux échecs, ils découvrent le jeu de Go.

Nos héros ont adoré les grands projets à hauts risques. Les informaticiens engagés dans le logiciel libre ont démontré que, pour faire de grandes choses, il est plus raisonnable d’avancer pas à pas dans une direction stratégique choisie plutôt que d’engager des forces considérables dans une direction qui pourraient se révéler une impasse.

Notre culture de l’excellence, qui fait encore aujourd’hui notre force, a rendu possible un management où il est normal de punir sévèrement l’échec. Aujourd’hui, ceux qui réussissent savent que, sans renoncer à l’excellence, c’est dans l’échec que l’on apprend le mieux, à condition d’avoir une seconde chance et de tirer des leçons des échecs et des erreurs c’est ce à quoi nous invitent les processus qualités. Nous devons changer notre manière de gérer l’échec.
 

Maîtriser la matière n’est plus suffisant pour s’imposer. Il faut habiller sans cesse son offre avec de l’innovation. Celle qui agrège des inventions, des découvertes, des créations artistiques et des idées inédites. L’innovation devient un flux continu dans lequel les entreprises trouvent leur place ou la perdent. C’est par l’innovation que se valorise le mieux un produit ou un service et par la valeur ajoutée dans l’acte de consommer, le plaisir ne suffit plus.

Innover induit la notion de prise de risque qui passe par la notion d’investissement. Or dans l’innovation en continu, la notion de prise de risque s’aborde de façon complètement différente : fini les grands programmes concentrés sur quelques grands projets, confiés à une supposée élite. Il convient d’investir globalement sur un grand nombre de projets entrant dans des axes d’innovation stratégiques afin de faire émerger des savoir-faire et des talents autour desquels de véritables projets d’entreprise vont être bâtis.

Cette nouvelle économie repose sur des savoirs,  des talents et de la finance: autant d’éléments qui voyagent à la vitesse de l’Internet et des avions. La guerre économique change de forme. Les nations doivent s’astreindre à protéger et faire prospérer un patrimoine volatil : la richesse intérieure des hommes, tous les hommes, car le talent est distribué au sein de l’humanité par la loterie génétique et non par la méritocratie.
 

Des étoiles aux réseaux


Dans ce contexte, l’entreprise se doit d’être adaptable et composite. Elle grandit grâce aux alliances pertinentes qu’elle noue avec ses partenaires. C’est à ce prix que l’entreprise suit le rythme rapide d’évolution dans lequel elle est engagée, de par le simple fait d’exister dans l’économie de l’immatériel, celle où les changements ne sont pas entravés par les contraintes matérielles, mais essentiellement par les contraintes stratégiques.

Le mot « solidarité », qui n’est plus une utopie avec l’état providence, doit remplacé par le mot « collaboratif » ou encore mieux « coopératif ». Peut-on être imaginatif et rapide avec 350 000 salariés autarciques à travers la planète ? (je ne comprends pas)

Réciproquement, les nations seront-elles intéressées d’être menées par le bout du nez par des décideurs transnationaux cyniques ?

Notre tissu d’entreprise est traditionnellement organisé en étoile autour de quelques donneurs d’ordres. Durement éprouvé en ce début de siècle, ce tissu se recompose inexorablement dans une structure en réseau d’entreprises, inspiré des réseaux de distribution de fluides (type électricité, télécom) garantis sans panne : lorsqu’un nœud tombe, les autres le relaient. Chaque entreprise devient un nœud de compétence : elle est tour à tour cliente ou fournisseur d’un confrère, à moins qu’elle n’en soit l’agrégateur ou le distributeur. Cette nouvelle organisation présente deux avantages à l’échelle macro-économique : l’adaptabilté et la pérennité.

Quand la France perd le contrôle d’une entreprise du CAC 40, cela ne lui fait pas le même effet que de perdre un spécialiste de la pâte feuilleté, même si celui-ci fournissait les grands noms de la gastronomie. D’autres PME vont pouvoir se positionner sur la place laissée vacante. Elles vont même pouvoir récupérer les talents laissés sur le carreau. Car la véritable merveille de cette économie en réseau repose sur la notion d’économie recyclable : conserver ses talents et ses savoir-faire sur son territoire devient une préoccupation politique majeure.

Dans ce nouveau paysage économique, produire de la jeune entreprise devient une industrie stratégique à part entière !
 

Il faut une trentaine d’années pour obtenir une PME robuste. Pour faire croître une startup, il faut lui permettre d’avoir accès à des clients. Dans notre organisation économique actuelle, où seuls les grands travaillent avec les grands, les startups peinent à s’y installer.

Celles qui commencent à prendre des formes se façonne tant par de la croissance interne qu’externe. Elles ont besoin de challengers et de financiers qui leur proposent des « pièces de mécano », c'est-à-dire des startups à acheter pour consolider des parts de marché est des savoir-faire. C’est pourquoi, la création d’entreprise est un facteur crucial de renouvellement.

Nous ne sommes pas bons en la matière : de jeunes entreprises faméliques, qui innovent sans avoir accès à l’état de l’art et dont les porteurs du projet perdent trop vite le contrôle de leur propre entreprise. Nos dispositifs d’aide à la création d’entreprise, notamment les pôles de compétitivité, ont été dessinés pour développer un tissu d’entreprise en étoile.

D’autres formes de déploiement, respectueuses de notre culture qui n’est ni anglosaxomane, ni nordique, commencent à être proposées, mais qui va les tester ?

Trop engagées dans leurs intérêts à court terme, les leaders aux manettes de l’économie actuelle ne peuvent pas concevoir et développer des réformes qui vont permettre la réelle sortie de crise, celle qui permet de libérer cet immense élan d’innovation et de goût d’entreprendre. Ils écoutent les hyper-experts qui leur expliquent comment améliorer le paquebot propulsé à la méritocratie. Prenons garde de d’oublier que la talentocratie collaborative sourit déjà aux nations préparées !